Homélie de Mgr Ballot, archevêque – évêque de Metz lors de la messe en l’honneur de Saint Nicolas du 6 décembre à Saint Louis des Français

Homélie

(Isaïe 61, 1-3a ; Ps 88 ; 1Jn 3, 14-18 ; Jn 14, 12-17)

Chers amis, chers frères et sœurs,

Le prophète Isaïe nous oriente, nous propulse même, vers un avenir plus que radieux, un avenir où tout mal a disparu, toute souffrance est absente, toute domination despotique terrassée. Surgit alors une espérance, celle qui habite toute l’histoire du peuple juif. Elle habite aussi les chrétiens depuis les origines, elle est constitutive de leur identité. Celui qui se dit chrétien espère.

L’espérance, si bien mise en valeur durant cette année jubilaire, nous invite à regarder le monde et chacune de nos existences au-delà des simples observations quotidiennes. Dans les moments difficiles, elle est le désespoir surpassé, dépassé.

Cette bonne nouvelle annoncée aux humbles, aux petits, aux captifs et aux prisonniers n’est pas une illusion. Les expressions seront nombreuses pour exprimer la dynamique de l’Espérance. Isaïe nous en donne quelques unes : guérir les cœurs brisés, annoncer la délivrance aux captifs, la libération aux prisonniers, la consolation pour ceux que la mort d’un proche a touchés. On pourrait continuer car espérer c’est aussi une manière de vivre.

A sa manière Charles Péguy saura le rappeler quand il évoquera celle qu’il nomme la « petite espérance » :


« Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance. Et je n’en reviens pas. Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout. Cette petite fille espérance, immortelle Espérance, car mes trois vertus, dit Dieu, les trois vertus, mes créatures, mes filles, mes enfants, sont elles-mêmes comme mes autres créatures. De la race des hommes. La Foi est une Épouse fidèle. La Charité est une Mère. Une mère ardente, pleine de cœur ou une sœur aînée qui est comme une mère. L’Espérance est une petite fille de rien du tout, qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière, qui joue encore avec le bonhomme Janvier ».  (Char les Péguy. Le porche du mystère de la deuxième vertu)

Continuant de la rapprocher de la Foi et de la Charité, il poursuit :

« Mais l’espérance ne va pas de soi. L’espérance ne va pas toute seule. Pour espérer, mon enfant, il faut être bien heureux, il faut avoir obtenu, reçu une grande grâce. […] La petite espérance s’avance entre ses deux grandes sœurs et on ne prend pas seulement garde à elle. Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du salut, sur la route interminable, sur la route entre ses deux sœurs la petite espérance s’avance. Entre ses deux grandes sœurs ».

Ces trois vertus sont indissociables et en réalité, l’Espérance n’est pas tirée par les deux autres grandes vertus théologales que sont la charité et la foi mais au contraire c’est elle qui les traine.

« Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé. Sur la route montante. Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs, qui la tiennent par la main, la petite espérance. s’avance. Et au milieu entre ses deux grandes sœurs elle a l’air de se laisser traîner. Comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher. Et qu’on traînerait sur cette route malgré elle. Et en réalité c’est elle qui fait marcher les deux autres. Et qui les traîne ».

Le pape Benoît XVI dans son encyclique sur l’espérance, Spe Salvi, souligne ce lien entre les trois vertus. Ainsi peut-il déjà affirmer que l’Espérance est une expression de la Foi.  On peut même dire que c’est parce que l’on croit que l’on espère. Evoquant les religions païennes aux multiples dieux, il écrit : « Malgré les dieux, ils étaient « sans Dieu » et, par conséquent, ils se trouvaient dans un monde obscur, devant un avenir sombre. « In nihil ab nihilo quam cito recidimus » (Du néant dans le néant, combien rapidement nous retombons),[1] dit une épitaphe de l’époque – paroles dans lesquelles apparaît sans ambiguïté ce à quoi Paul fait référence. C’est dans le même sens qu’il dit aux Thessaloniciens: vous ne devez pas être « abattus comme les autres, qui n’ont pas d’espérance » (1 Th 4, 13). Ici aussi, apparaît comme élément caractéristique des chrétiens le fait qu’ils ont un avenir: ce n’est pas qu’ils sachent dans les détails ce qui les attend, mais ils savent de manière générale que leur vie ne finit pas dans le néant ». C’est la Foi.

Et Charles Péguy : « La foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’espérance Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance. Et je n’en reviens pas. Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout. Cette petite fille espérance. Immortelle… » (Le Porche du mystère de la deuxième vertu)

Mais cette espérance, nous venons de le dire, n’est pas étrangère, non plus, à cette autre vertu qu’est l’amour, la charité. Sainte Joséphine Bakhita, petite soudanaise kidnappée à l’âge de sept ans, elle ne reverra plus sa maman, vendue plusieurs fois et qui terminera sa vie en Italie comme religieuse, citée par Benoît XVI dans la même encyclique, dira : « Je suis définitivement aimée et quoi qu’il m’arrive, je suis attendue par cet Amour ». Déjà Saint-Jean, dans sa première lettre dont nous venons d’entendre un extrait, extrait que nous lisons souvent aux obsèques de nos défunts, affirme, je le cite, « nous, nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort ». Quelle prodigieuse affirmation de l’Espérance ! Il affirme même que celui qui a de la haine contre son frère, est un meurtrier. En fait il tue.

Une question encore se posera cependant, elle s’est posée : jusqu’où peut aller cet amour qui a, semble-t-il quelque chose d’inhumain ? Amour conforté et confirmé par Jésus invitant à aimer ses ennemis, exprimant ainsi l’originalité de la foi chrétienne. La prière, d’ailleurs, sera une forme visible de cette invitation de Jésus. On prie pour des défunts dont on condamne les actes, sans rien attendre en retour.

C’est l’amour parfait, le pur amour, celui dont Fénelon dira qu’il n’attend aucune récompense, qu’il ne cherche pas de reconnaissance. Peut-on alors aimer jusqu’à accepter d’être damné, d’être en enfer, pour que l’autre vive et soit sauvé ? Aimer jusqu’à se laisser damné à la place de l’autre. Aimer jusqu’à accepter le silence éternel de Dieu, son absence pour l’éternité ? Peut-on aller jusque-là ? On peut se le demander. Mais faisons attention car si nous répondons trop rapidement qu’on ne peut pas aller jusque-là ne donnons-nous pas une limite à ce qui n’en a pas ?

Mais le chemin est tracé et comme le raconte l’histoire de Râbi’a, mystique et poétesse musulmane, considérée comme une des grandes saintes de l’Islam, figure majeure du soufisme.

Cette femme brûlait d’amour pour Dieu. Son message est l’amour intégral, l’amour pur. Un jour elle sortit avec une torche allumée dans une main et une cruche remplie d’eau dans l’autre. On lui demanda:

 Que veux-tu faire de cela ?  Je veux, avec le feu, brûler le paradis et, avec l’eau, éteindre l’enfer, de façon qu’il n’y en eût plus jamais. Pourquoi veux-tu faire cela? Parce que je veux que personne ne fasse jamais le bien pour avoir la récompense du paradis, ni par peur de l’enfer, mais précisément pour l’amour de Dieu, qui vaut tant, et qui peut nous faire tout le bien possible. Je veux que le paradis et l’enfer disparaissent et que les hommes regardent Dieu sans espérance ni crainte. Cette même pensée se retrouve dans sa prière :

« Mon Dieu, si je t’adore par crainte de ton Enfer, brûle-moi dans ses flammes ! Si je t’adore par convoitise de ton Paradis, prive m’en ! Je ne t’adore que pour Toi car tu mérites l’adoration. Alors ne me refuse pas la contemplation de ta Face impérissable !

Oh ! Je viens de citer une mystique musulmane. Mais écoutez Saint-François-Xavier, en mission en Inde, au Japon au XVI ème siècle ! Voici sa prière intitulée « Mon Dieu, je vous aime ! » :

« Mon Dieu, je vous aime ! Ce n’est pas pour le ciel que je vous aime ni parce que ceux qui ne vous aiment pas, vous les punissez du feu éternel. A la croix, mon Jésus, vous m’avez pressé sur votre cœur. Vous avez enduré les clous, le coup de lance, le comble de la honte, les douleurs sans nombre, la sueur et l’angoisse, la mort … Tout cela pour moi, à ma place, pour mes péchés. Alors, ô Jésus très aimant, pourquoi donc ne pas vous aimer d’un amour désintéressé, oubliant le ciel et l’enfer, non pour être récompensé, mais simplement comme vous m’avez aimé ? C’est ainsi que je vous aime, ainsi que je vous aimerai : uniquement parce que vous êtes mon roi, uniquement parce que vous êtes mon Dieu. Ainsi soit-il. »

Etonnante convergence que produit l’Amour !

On peut se souvenir de l’amitié qui liait Mgr Pierre Claverie et son jeune chauffeur Mohamed Bouchikhi, raconté dans la pièce de théâtre « Pierre et Mohamed ». Tous deux mourront ensemble dans l’explosion de leur voiture.

Le Christ nous conforterait-il sur ce chemin ? Il semblerait, car dans l’évangile que nous venons d’écouter il nous indique qu’il ne nous laisse pas seul et que nous pouvons penser et envisager nos vies avec Lui. Non pas comme de simples esclaves qui le suivraient mais comme des amis qu’Il soutiendra. Il nous situe dans une espérance étonnante puisqu’il nous promet de nous voir agir en faisant des œuvres qui peuvent être plus grandes que les siennes. Il lie cette possibilité à sa relation avec son père. Une seule condition est donnée : garder ses commandements. Nous savons que tous les commandements convergent vers le double commandement de l’amour de Dieu et de l’amour des autres.

 Il promet un défenseur, l’Esprit Saint, c’est-à-dire une présence qui nous permet de comprendre que nous ne sommes jamais seuls ni isolés mais défendus. Tout se comprend dans cette relation au Christ et dans l’amour qu’on lui porte qui trouve sa force et son origine dans l’amour qui unit Jésus à son Père, qui va jusqu’au bout, allant jusqu’à relever Judas, celui qui l’a livré, comme on le voit, on le contemple, dans la basilique Sainte Marie-Madeleine de Veselay en regardant deux chapiteaux.

Deux chapiteaux qui peuvent nous éclairer, qui nous vaut ce magnifique commentaire:

« D’un côté (…) il y a Judas pendu… mort. Et à côté de lui le démon est prêt à l’emporter. De l’autre côté (…), il y a la figure du Bon Pasteur, qui l’a attrapé, l’a mis sur ses épaules et l’a emmené. Ce sculpteur du 13e siècle était un artiste, mais dans son cœur c’était aussi un théologien. C’était un mystique. Et il était courageux. … Il a dit quelque chose qu’aucun de nous ne dirait officiellement : Dieu est intelligent. Dieu est malin. Et il est spécial. Si nous regardons attentivement les lèvres du Bon Pasteur, nous voyons qu’il porte un sourire qui plaisante, comme s’il disait au démon : “Je t’ai bien eu.”  « Cela m’enseigne beaucoup, a confié le pape François. Il faut toujours espérer ». Et de citer aussi la réponse du Curé d’Ars à la veuve d’un homme qui s’était suicidé, craignant que son époux ne soit allé en enfer : « Entre le pont et l’eau, il y a la miséricorde de Dieu ». « N’oubliez jamais le mot miséricorde », a redit le pape.

Une sorte de réhabilitation de Judas, par amour.

Chers amis, chers frères et sœurs, n’êtes-vous pas étonnés ? surpris ? saisis ? Etre ici à Rome et accueillir avec émotion ces trois vertus théologales, Amour, Foi et Espérance, qui révèlent le cœur de Dieu et la véritable identité de l’homme, son cœur créé à l’image de celui de Dieu, la véritable identité de chacun et chacune d’entre nous.

Comment ne pas accueillir alors avec gravité et enthousiasme, avec les enfants, car il nous faut un peu d’humour, notre Saint-Nicolas qui mettra au ban de nos vies le père Fouettard, dont une tradition dit qu’il porte une hotte d’osier dans laquelle il emporte les méchants. Nous préférons le bon pasteur dont l’amour terrassera le mal car notre Foi en Jésus-Amour nous plongera et nous enracinera toujours dans l’Espérance qui ne déçoit pas.

A Rome Le 6 décembre 2025

En la fête de Saint-Nicolas

Mgr Ph. Ballot

Archevêque-Evêque de Metz

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