Les Sœurs de Saint-Charles de Nancy : de la Lorraine à la Pologne et à l’Afrique en passant par Rome
« Les sœurs de Saint-Charles sont la congrégation nancéienne par excellence… elles ont contribué à répandre au loin le nom de Nancy » ainsi qu’exprimait l’historien Christian Pfister dans sa célèbre Histoire de Nancy publiée au début du XXe siècle. De ce rayonnement témoigne encore aujourd’hui à Rome via Aurélia l’hôpital « San Carlo di Nancy, » qui, jusqu’à sa vente en 1998, avait été l’une des nombreuses maisons de la congrégation. Comme quelques autres Lorrains de passage dans la Ville éternelle, j’ai eu la chance d’y être accueillie à plusieurs reprises en 1992-1993 lorsque j’avais bénéficié d’une bourse de l’École française de Rome pour travailler aux Archives du Vatican dans le cadre de ma thèse de doctorat. Ces séjours – je le dis sincèrement – font partie des plus beaux souvenirs de ma vie, et je pense souvent aux sœurs qui m’ont si bien accueillie, notamment Mère Marie-Laure, sœur Marie-Gabrielle, sœur Emmanuelle, sœur Jean et sœur Bruno. Mais je connaissais depuis longtemps cette congrégation de Saint-Charles par ma mère qui avait fondé en 1978 une association d’aide au Tiers monde et envoyé des colis mensuels pendant 25 ans aux sœurs de Kolda et de Vélingara au Sénégal avec lesquelles elle correspondait régulièrement, tandis que l’une de ses amies avait pris le voile dans la maison-mère de Nancy. C’est pourquoi lorsqu’en Conseil d’administration des Amis de Saint-Nicolas des Lorrains de Rome le chancelier Denis Schaming a proposé de rappeler la présence à Rome et dans le monde des Sœurs de Saint-Charles lors du pèlerinage de décembre 2026 et m’a demandé de donner cet après-midi une conférence sur ce sujet, il m’a été impossible de refuser et je m’étais suis rendue compte qu’il était important de rappeler aux Lorrains l’origine de cette congrégation de Saint-Charles née à Nancy, ses développements et son évolution jusqu’à nos jours.
- Une congrégation lorraine issue de la Réforme catholique
- Des débuts modestes à Nancy
La congrégation de Saint-Charles a vu le jour dans la période de la Réforme catholique (appelée aussi Contre-réforme), qui marqua un renouveau de l’Église catholique, en réponse à la Réforme protestante et s’est traduit par la fondation de nouveaux ordres religieux en Europe catholique, et en Lorraine, avec notamment la constitution des chanoines de Notre-Sauveur par saint Pierre Fourrier et des Sœurs de Notre Dame par Alix Le Clerc. Mais ce début de Saint-Charles mais se situe aussi dans l’un des moments les plus sombres de l’histoire de Lorraine : la guerre de Trente ans (1618-1648) qui entraina massacres et destructions (et en particulier l’incendie de la grande église de Saint-Nicolas-de-Port rappelé à l’arrière-plan du tableau au chœur de notre église Saint-Nicolas des Lorrains de Rome), immortalisés par les « misères de la guerre » du célèbre graveur Jacques Callot. Famines et épidémies ont suivi : la population de Nancy était passée de 16 000 habitants en 1628 à 5000 en 1656. C’est dans ce contexte que Joseph Chauvenel avocat à Nancy, petit-fils argentier du duc Henri II Richard Chauvenel mit en place un dispensaire pour recevoir les pauvres, les malades et les enfants abandonnés. En 1651 il vint au secours des malades atteints de la peste à Toul, mais il contracta la maladie et mourut à Nancy à seulement 31 ans. En sa mémoire, son père Emmanuel fonda le 8 juin 1652 dans sa demeure une maison de charité. Elle accueillit cinq femmes – appelées très vite « sœurs de la charité »- qui y vivaient autour de Barbe Thouvenin pour visiter et soigner les malades et les pauvres de Nancy, avec l’appui de Pierre de Stainville, doyen de la Primatiale (actuelle cathédrale). Dix ans plus tard, en 1662, Emmanuel Chauvenel donna aux sœurs, une maison voisine assez spacieuse appelée « Saint-Charles » ; au-dessus de l’entrée de laquelle se trouvait une statue de saint Charles Borromée, archevêque de Milan : elle correspondait à un orphelinat installé en 1626 par duc Charles IV dans une ancienne fabrique de chaudrons de cuivre à l’angle de la rue des artisans (aujourd’hui rue Clodion) et de la rue Saint-Thiébaut (une rue parallèle à la rue Saint-Jean longeant l’actuelle église Saint-Sébastien) ; il avait fonctionné quelques années sous la direction de Pierre de Stainville, puis avait été abandonné. Très vite le nom de saint Charles s’imposa car il convenait bien à la fondation charitable de la famille Chauvenel : en effet l’archevêque qui fut une figure majeure du concile de Trente (1545-1563) – le principal concile de la Réforme catholique – était très connu pour son attention aux pauvres et aux pestiférés. L’année suivante, la nouvelle fondation fut approuvée par le duc Charles IV qui demanda aux sœurs de « prier pour la conservation et la prospérité de la Maison de Lorraine ». Cette confirmation marqua le début d’un lien indéfectible entre les sœurs et les ducs de Lorraine.
La fondation fut rapidement amenée à évoluer. Elle accepta d’abord d’héberger dans ses murs des malades lors d’une épidémie qui ravagea la garnison et c’est ainsi que se créa un hôpital Saint-Charles qui s’ouvrit ensuite au reste de la population, et en 1702 s’y ajouta l’ancien hôpital Saint-Julien qui remontait au XIVe siècle. La seconde évolution est qu’en en 1679 la charité devint une communauté régulière de sœurs prononçant des vœux à l’instigation de la supérieure Barbe Godefroy (†1685) qui a été accompagnée dans cette évolution par le père Épiphane Louys, abbé prémontré d’Étival : les Prémontrés bien implantés en lorraine dès le XIIe siècle possédaient en effet une maison à Nancy non loin de celle des sœurs de Saint-Charles. Tous deux ont travaillé de concert pour établir une règle qui définissait la dimension à la fois contemplative et active de la congrégation. En 1713 l’évêque de Toul Monseigneur de Camilly approuva la règle qui mettait l’accent sur la charité présentée comme « la reine de toutes les vertus, la source et l’origine des bonnes œuvres, l’accomplissement de la loi des prophètes, le lien de la perfection, la porte du ciel et la clé du paradis ».
2) Une extension en Lorraine ducale
La congrégation centrée sur Nancy commença à s’étendre dans d’autres villes et d’abord par celles en relation avec la cour ducale grâce au soutien du duc Léopold revenu sur le trône de Lorraine et réputé pour sa politique de redressement de ses États, mais aussi sa piété personnelle : après Saint-Dié en 1704, c’est à Lunéville où se situe sa principale résidence qu’il les sollicita pour desservir l’hôpital Saint-Jacques qu’il y a fondé en 1707. Cette installation est suivie en 1709 par celle de Saint-Nicolas-de-Port (ville de pèlerinage qu’il s’efforçait de redynamiser) où il leur confia l’hôpital Saint-François fondé en 1480 par René II l’un de ses prédécesseurs les plus célèbres. En 1710 les sœurs furent appelées à Commercy par son cousin le prince de Vaudémont familier de la cour de Lunéville, et, l’année suivante, à Saint-Mihiel, ville des Grands jours du duché de Bar.
L’expansion s’amplifia à partir de 1714 lorsque Barbe Barthelemy devint supérieure : née en 1662 à Saint-Nicolas-de-Port et nièce de Barbe Godefroid, elle souhaitait entrer à 20 ans au Carmel mais sa tante pour éprouver sa vocation lui demanda d’abord de soigner les malades et finalement elle choisit en 1685 de prendre le voile chez les sœurs de Saint-Charles puis en devint la supérieure. Elle resta en fonction jusqu’en 1735 où elle demanda à ne pas être réélue et décéda en 1655 avec une réputation de sainteté, à tel point que des miracles de guérison lui étaient attribués.
Les fondations nouvelles et les rattachements d’établissements plus anciens continuèrent sous Stanislas et se poursuivirent jusqu’à 1786 soit presqu’à la veille de la Révolution en dessinant un maillage qui couvrait toute la Lorraine ducale francophone (surtout le diocèse de Toul) mais aussi les régions voisines traditionnellement en lien avec la Lorraine comme ce fut le cas à Joinville où le duc les autorisa à s’installer en 1721 : le château et la ville avaient rappelons-le appartenu à la maison de Guise, qui correspond à des cousins des ducs de Lorraine. Fils de François de Lorraine et petit-fils de Léopold, l’empereur Joseph II fit également appel aux sœurs pour gérer des hôpitaux militaires en Autriche, mais faute de moyens financiers, le projet ne put alors aboutir.
À Nancy, outre Saint-Charles (plutôt réservé aux militaires) rue Saint-Jean et Saint-Julien (accueillant les pauvres, vieillards et enfants), se sont ajoutés Saint-Stanislas (1774), la maison de charité de Boudonville et les charités des paroisses Notre-Dame et Saint-Vincent-Saint Fiacre. La ville resta le centre de la congrégation : c’est là que les jeunes sœurs étaient formées puis prononcent leurs vœux, que les plus âgées prenaient leur retraite et que résidait la supérieure générale de l’ensemble des maisons qui se montaient à 74 en 1789, ce qui représentait plus de 300 religieuses.
Lorsque débuta la Révolution quelques sœurs rejoignirent leur famille mais la majorité continua à servir dans les hôpitaux et les charités. La congrégation fut officiellement supprimée en 1792. Les sœurs furent souvent contraintes d’abandonner l’habit religieux. La supérieure Mère Clotilde Viard fut arrêtée avec quelques sœurs en 1793 et transférée à Strasbourg ; elle fut libérée mais succomba malheureusement au retour dans un accident de diligence. Certaines religieuses, notamment à Lunéville et à Sainte-Menehould, refusèrent de prêter serment à la constitution civile du clergé et furent emprisonnées. En 1793 elles furent parfois remplacées par des laïcs, comme ce fut le cas à Remiremont. Mais après le 9 thermidor les sœurs emprisonnées recouvrèrent la liberté et quelques années plus tard purent reprendre l’habit. En 1801 les hôpitaux fonctionnaient à nouveau presque normalement et, en 1807, s’est tenu à Paris le premier chapitre général des sœurs de la charité sous la présidence de Laëtitia Ramolino, « madame Mère », la mère de l’empereur Napoléon auquel ce dernier avait confié le contrôle de tous les lieux de bienfaisance dans son empire : elle avait très vite accordé son soutien aux sœurs de Nancy. Un décret impérial de février 1808 confirma l’existence légale de la congrégation qui était alors en pleine renaissance et prête à commencer son expansion
- Une expansion mondiale au XIXe et XXe siècles
- Les raisons de ce succès
Le succès s’explique d’abord par une extension de leurs domaines d’action : les sœurs ont su répondre à de nouveaux besoins et à de nouvelles pauvretés tout en suivant l’esprit de la règle qui insistait sur ta charité et l’union entre la prière et l’action : « La prière contemplative s’épanouit en charité apostolique auprès des pauvres et des malades et se vit en communauté fraternelle « un cœur et une âme » (règle de vie)
Si les sœurs ont continué leurs interventions en faveur des malades et des pauvres à domicile ou en hôpital en y appliquant de nouvelles méthodes d’hygiène avec un lit par personne (ce qui était loin d’être l’usage à l’époque…), elles ont également pris la direction d’hospices de vieillards, de dépôts de mendicité, de maison de refuge pour les femmes en détresse, voire les prostituées, ainsi que d’asiles d’aliénés et d’établissements pour handicapés (aveugles, sourds…) et sont intervenues auprès de prisonniers et de prisonnières.
Elles se sont ouvertes à des soins éducatifs en assurant la catéchèse dans les paroisses où elles étaient installées et en tenant des orphelinats et des pensionnats de filles ou de garçons, des écoles pour les enfants des deux sexes de milieux défavorisés dans les campagnes ainsi que des quartiers ouvriers des grandes villes en pleine révolution industrielle. Elles dispensaient également des cours du soir pour ceux et celles qui devaient travailler durant la journée dans les champs ou à l’usine, mais aussi dans les écoles ménagères pour jeunes filles et dans quelques écoles professionnelles, notamment dans celles formant les infirmières.
Elles ont aussi bénéficié de protections efficaces : la mère de l’empereur Napoléon les a recommandées à un certain nombre d’évêques de terres d’Empire, en commençant par ceux de Rhénanie, ce qui a permis à la congrégation de développer en dehors de l’espace français. Les sœurs ont aussi bénéficié de la confiance des évêques de Nancy, ainsi que d’un bon nombre d’autres évêques de toute la France – dont ceux de Paris-, d’Allemagne et d’Europe centrale qui firent appel à leurs services.
Elles ont aussi reçu l’appui des papes à partir de la seconde moitié du XIXe siècle : en 1859 le pape Pie IX approuva une nouvelle règle de vie tenant compte de l’extension de la congrégation et en donnant des pouvoirs nécessaires à la Mère supérieure pour la gérer. Outre de beaux cadeaux (un crucifix gravé sur marbre venant de Jérusalem puis une chasse avec la soutane rouge de Charles Borromée avec sa croix pectorale intégrant une relique du saint) il leur a accordé en 1859 la possibilité d’avoir dorénavant un cardinal protecteur ce qui leur permettait d’avoir un accès direct au pape : le premier fut le cardinal Karl Auguste de Reisach ancien archevêque de Munich, proche du pape saint Pie IX, qu’il a aidé à préparer le concile de Vatican I de 1870. D’autres prélats importants ont suivi comme le cardinal Pitra, bibliothécaire de la Bibliothèque vaticane, conseiller écouté de saint Léon XIII, ou le cardinal Merry del Val, secrétaire d’état et homme de confiance du pape saint Pie X.
La conjonction de ces différents éléments a été à l’origine d’une formidable extension de la congrégation qui, à la fin du XIXe siècle, comprenait plus de 122 maisons soit 1000 sœurs relevant de Nancy et près de 3000 dans toute l’Europe.
- Un ancrage lorrain renforcé et une installation dans d’autres régions de France
L’ancrage nancéien s’est aussi renforcé et leurs sœurs étaient présentes dans toutes les institutions de soin de Nancy. Depuis longtemps à l’étroit dans leur fondation d’origine elles avaient conçu le projet de se déplacer sur un site plus commode. Le transfert s’est concrétisé dans le troisième quart du XIXe siècle : en juillet 1875 eut lieu la bénédiction de la chapelle rue des Quatre Eglises, puis l’installation du noviciat et de la communauté par étapes avec, en 1883, l’abandon de l’hôpital Saint-Charles et, en 1885, le transfert des restes mortels des religieuses au cimetière de Préville : aujourd’hui encore dans la cour de la Maison mère de Saint-Charles une croix venant de la première installation rappelle cette origine. Mais à Nancy les sœurs sont aussi chargées des Enfants trouvés rue Saint-Dizier dans les anciens locaux du noviciat des Jésuites et des femmes emprisonnées ; elles ont repris la Maison Sainte-Anne de Maréville accueillant des femmes aliénées, la maison de charité Saint-Joseph rue de Mably, la maison des jeunes aveugles fondée par l’abbé Gridel à Santifontaine et l’Institut des sourds et muets de la Malgrange ; elles ont organisé leur propre maison de retraite Saint-Matthieu rue de Strasbourg et, sont intervenues à l’hôpital central de Nancy dès sa construction (1883) – rendue nécessaire par le transfert de l’école de médecine de Strasbourg – en assurant à la fois les soins et la formation des infirmières. L’une des sœurs a laissé un grand souvenir : Marie-Louise Barrot (1907-1942) qui a agrandi la chapelle de l’hôpital central en 1935 comme le rappelle une plaque encore visible aujourd’hui. Outre leur présence dans hôpitaux Maringer-Fournier-Vuillemin, les sœurs s’étaient vues confier l’Hospice Jean-Baptiste Thierry à Maxéville fondé en 1895 par Jean Baptiste Thierry qui avait légué sa propriété à Maxéville aux sœurs pour qu’elles y soignent les enfants malades ; l’hospice ouvert en 1900 avec 5 sœurs pour encadrer 54 enfants, commença à accueillir enfants en situation de handicap mental ou tuberculeux à partir de 1920, puis évolua en 1957 vers un centre médico pédagogique, doté d’un groupe scolaire.
La congrégation a aussi ouvert de nouvelles maisons en Lorraine : près de Nancy (Ludres, Vandœuvre-lès-Nancy, Villers-lès-Nancy), mais également dans le reste de la Meurthe-et-Moselle (Azerailles, Bayon, Mont-Saint-Martin, Gerbéviller, Pont-Mousson…) en Moselle (Thionville…), en Meuse (Verdun, Bar-le-Duc) et dans les Vosges (Épinal, Remiremont…) et ont renforcé parfois leur présence là où elles étaient déjà établies, comme à Lunéville où elles ont compté trois maisons jusqu’à deux tiers du XXe siècle. Lors d’épidémies et des guerres elles ont souvent fait preuve d’un extraordinaire dévouement notamment lors du typhus de 1813 – qui couta la vie à 30 sœurs – et du choléra de 1848. Lors de la Grande Guerre, à l’hôpital central de Nancy, Louise Barrot, fit preuve d’un grand dévouement qui lui valut les insignes de chevalier de la Légion d’honneur remis par le maréchal Foch, mais il convient aussi de rappeler le courage de sœur Julie à Gerbéviller.
Dépassant la Lorraine les sœurs se sont établies dans d’autres régions de France : en Champagne et dans les Ardennes, en Normandie, en région parisienne (Versailles, Paris et plusieurs écoles dans quartiers ouvriers de la Villette, Belleville et Pantin), dans la Jura (Dole) et en Côte d’Azur (Nice), mais n’ont pas gagné le sud-ouest, l’Auvergne et les Alpes.
- En Europe centrale et orientale :
La congrégation s’est surtout fortement étendue en Europe centrale et orientale par de nombreuses fondations initiées par les maisons de Trèves et de Prague.
L’extension en Allemagne est d’abord liée à l’entourage impérial : les premières sœurs sont arrivées en 1810 à Sarrelouis, et gagnèrent ensuite le Luxembourg et la Belgique (Bertrix) mais c’est l’installation en 1811 à Trèves qui fut décisive en réponse à appel de l’archevêque Charles Mannay, d’origine française et depuis 1809 l’un des conseillers dans le domaine religieux de Napoléon. On y appréciait beaucoup le fait que les religieuses soignaient indistinctement malades et soldats français et allemands. Le succès fut tel qu’il en résulta rapidement la fondation d’une série d’établissements en Allemagne (Coblence, Cologne, Berlin (1846), Bingen, Osnabrück, Hambourg…) et en Hollande (Bois-le-Duc). Mais la branche établie à Trèves, dut devenir indépendante en 1872 à cause de la Kulturkampf de Bismarck puis de la guerre de 1870 : une rupture s’est ainsi créée mais les sœurs conservèrent le même habit.
Une branche s’est établie à Prague en 1837 avec la fondation d’un hôpital pour aveugles en Bohême (dépendant alors de l’Autriche), puis d’un important établissement à Répy prenant en charge des enfants mais aussi des femmes condamnées à des peines de prison. Le succès fut là encore au rendez-vous puisque Prague a compté jusqu’à 120 filiales à la fin du XIXe siècle En 1945 les établissements virent leurs activités supprimées par le pouvoir communiste pendant 40 ans : les jeunes religieuses furent forcées de travailler dans les usines et les plus âgées furent enfermées dans des hôpitaux psychiatriques ou en en prison mais d’autres réussirent à se replier dans les régions frontalières. Après la Révolution de velours (novembre-décembre 1989) elles purent récupérer une partie de leurs biens et se réinstaller en Bohême.
De la branche de Prague était issue la maison de Vienne qui essaima à son tour, et face au partage de l’Europe et à l’établissement du « rideau de fer », fut érigée en 1945 en congrégation autonome regroupant les établissements restés en zone occidentale.
En 1848 la branche de Prague avait aussi fondé un établissement à Neisse en Silésie (Pologne) qui constitua une nouvelle branche reconnue en 1857 comme congrégation autonome silésienne puis se déplaça à Trebnitz en 1870. Très active elle s’étendit en Roumanie, en Sibérie mais aussi en Israël (Saint-Charles de Jérusalem en 1886) et en Égypte dès 1884 (écoles à Teschen puis Alexandrie et au Caire) et au Liban en 1908. Mais à la suite de l’occupation soviétique de la Silésie en 1945, les sœurs allemandes furent expulsées de Trebnitz et seules les sœurs polonaises purent rester. Les Allemandes se replièrent dans un premier temps à Görlitz, puis en 1948 à Grafschaft, dans le Sauerland, qui devint en 1951 la maison-mère d’une nouvelle congrégation. Ajoutons que la province de Trebnitz avait donné naissance à une dernière congrégation polonaise autonome, celle de Mikolow en 1939.
- En Italie en lien avec les papes
En 1862 les sœurs de Saint-Charles de Nancy furent appelées à Rome par le pape saint Pie IX pour prendre en charge le manucomio (asile d’aliénés) via della Lungara dans le Trastevere ; cet asile trouve son origine dans la fondation en 1548 piazza Colonna, d’un asile pour les pèlerins pauvres et malades dans le cadre de la préparation jubilé de 1550. Appelé Santa Maria della Pietà, du nom de la confrérie qui le dirigeait émanant de laïcs espagnols proches d’Ignace de Loyola, il bénéficia du soutien de saint Charles Borromée et évolua dès la fin du XVIe siècle en un asile d’aliénés. En 1725 à la demande du pape Benoit XIII, il fut confié au supérieur de l’hôpital San Spirito situé près du Vatican et transféré non loin de celui-ci, via della Lungara, dans un lieu plus aéré, le long du Tibre : deux grands bâtiments furent alors construits par Filippo Raguzzini. Mais l’état sanitaire de l’asile s’est dégradé au cours du XIXe siècle, à tel point qu’un projet de rénovation fut élaboré en 1858-1860 avec l’acquisition de terrains voisins pour agrandir les locaux et de jardins sur le Janicule pour y promener les malades. C’est dans ce contexte de rénovation qu’arrivèrent les sœurs de Saint-Charles qui contribuèrent à ce changement notamment par des mesures d’hygiène, et en classant les affections par type… Les transformations du manucomio furent suivies de près par le pape Pie IX qui s’y rendait chaque année. Mais, comme en Europe centrale, l’histoire était en marche : en 1867 une offensive des troupes de Garibaldi fut repoussée aux portes de Rome mais la guerre franco- prussienne de 1870 changea la donne et, en février 1870, les troupes italiennes menées par la Maison de Savoie entrèrent à Rome. Le roi Victor Emmanuel II s’installa au palais pontifical du Quirinal et le pape se replia au Vatican dont il se déclara prisonnier. La ville de Rome passa sous le contrôle du gouvernement italien et échappa au pape, tel fut le cas du manucomio, qui en 1894 fut confié à la Région de Rome, qui décida d’appliquer d’autres thérapies pour soigner les troubles mentaux inspirées des début de la psychanalyse venue d’Allemagne et, en 1911 commença la construction d’un nouvel hôpital dans la campagne du Monte-Mario à 6 km de Rome : il s’agissait d’un gigantesque complexe pour 1000 malades, considéré alors comme le plus gros hôpital psychiatrique d’Europe. Les malades y furent transférés progressivement entre 1913 et 1924 et, en 1926, l’ancien manucomio ferma ses portes.
Les sœurs de Saint-Charles restèrent dans un premier temps dans l’ancien hôpital, puis en sont parties lors du transfert. Mais elles possédaient d’autres installations à Rome : un hospice de dames âgées et de prostituées repenties près de l’église Sainte-Balbine sur l’Aventin (1884) qui dépendait directement de la basilique Saint-Pierre et au début du XXe siècle étaient attestées dans l’enceinte-même du Vatican : elles y tenaient l’hôpital Saint-Charles (situé à côté de l’actuel palais Sainte-Marthe) qui était à la fois un dispensaire, une clinique chirurgicale spécialisée notamment dans les soins ophtalmiques, et une pension pour dames âgées. Mais, à la suite des accords de Latran (1929) elles ont dû déménager, tandis que fut construit en 1935 un grand palazzo San Carlo encore utilisé aujourd’hui par la Curie pontificale. Elles ont été indemnisées et la somme leur a permis de construire en 1932 via Aurelia un grand hôpital San Carlo di Nancy, considéré comme l’un des meilleurs de Rome, mais lourd à gérer et que les sœurs ont vendu en 1998. Ayant conservé de nom de San Carlo di Nancy, il reste un hôpital réputé et en pointe des techniques, en particulier dans les troubles gastriques, la cardiologie et la gynécologie.
Non loin de Rome, les sœurs se sont installées à Frascati en 1897 à l’appel du cardinal Pitra leur protecteur devenu évêque de Frascati et qui a décidé avec le soutien du pape Léon XIII de leur confier l’hôpital qu’il venait d’y fonder pour les pauvres et les malades intégrant un lieu d’accueil des personnes âgées. Cette fondation devenue une maison de convalescence endommagée en 1944 lors des bombardements qui ont ravagé les castelli romani près de Rome fut reconstruite peu après. Récemment rénovée par les sœurs, elle reste un centre actif de convalescence et de soins, spécialisé notamment dans les dialyses.
Ajoutons que la branche de Nancy avait aussi acquis à Milan dans les années 1880 une maison de charité pour visiter les malades et les pauvres à domicile qui a été vendue vers 1970. Celle de Prague avait été appelée en 1929 à gérer le collège pontifical Népomucène de Rome destiné à accueillir les séminaristes et prêtres étudiants d’origine tchèque venus se former à Rome.
- En Afrique
La plus ancienne installation sur le sol d’Afrique a été éphémère : en 1868 les sœurs ont été appelées en Algérie par Monseigneur de Lavigerie (alors ancien évêque de Nancy et futur cardinal) qui leur confia un pensionnat de 200 jeunes filles à Kouka-le-Vœux à quelques kilomètres d’Alger. Mais les religieuses tombèrent malades et Monseigneur de Lavigerie leur demanda de former avant leur départ des sœurs destinées à constituer une nouvelle congrégation locale dite de sœurs agricoles. Quelques décennies plus tard ce fut la branche de Trebnitz qui fonda à partir de 1884 des maisons à Alexandrie et au Caire déjà évoquées. Mais l’histoire a aussi contraint les sœurs de Trebnitz à fermer les maisons du Liban et la plupart de celles d’Égypte mais il subsiste encore celles d’Alexandrie et de Jérusalem.
Dans la seconde moitié du XXe siècle les sœurs de Saint-Charles de Nancy s’implantèrent dans le sud du Sénégal en Casamance à Kolda (1957), puis Vélingara (1958) pour établir un dispensaire, un centre de formation de jeunes femmes et de soins nutritionnels. En 1969 les sœurs de Trèves arrivèrent en Tanzanie et installèrent un dispensaire, puis un hôpital, un jardin d’enfant, une école préparatoire aux études d’infirmières et deux communautés à Mtinko et Misuna. En 1971 c’est la branche de Mikolow qui s’établit en Zambie avec deux missions à Chilanga (1974) et à Mpanshya (1978).
- Les sœurs de Saint-Charles aujourd’hui
Comment la congrégation a-t-elle évolué et comment se présente-t-elle en ce premier quart du XXIe siècle ?
- De nouvelles structures
Les sœurs ont su s’adapter et se sont organisées en trois nouvelles structures :
–La congrégation de Saint-Charles de Nancy qui rassemble 18 communautés relevant directement de la Maison-mère de Nancy (soit 83 sœurs en 2024) : 11 en France, 1 en Italie (Frascati) et 6 au Sénégal.
–Une Fondation Saint-Charles qui a été créée en 2011-2014 (avec à la fois l’approbation du Saint-Siège et du Ministère de l’Intérieur) pour gérer toutes les activités caritatives : elle regroupe sept EPHAD en France (Ludres, Bon repos de Maxéville, Saint-Remy de Nancy, Sainte-Famille de Vandoeuvre, Saint-Pierre Fourier de Villers-lès-Nancy, Bayon, Dole) et trois centres de soins, le Lycée Professionnel Marie immaculée de Nancy, le Foyer Sainte-Marie, la maison d’accueil pour les familles de patients hospitalisés.
–Une Fédération constituée en octobre 1970 pour renouer des liens entre toutes les religieuses de Saint-Charles d’Europe éloignées par l’histoire. Ayant pour titre « Fédération des sœurs de charité de Saint-Charles Borromée issues de Nancy » elle relie les sept congrégations qui ont pour origine la Maison Mère de Nancy et qui avaient été séparées (celles de Nancy, Trèves, Vienne, Grafschaft, Prague, Trebnitz et Mikolow) afin de les réunir autour d’une règle de base (chaque congrégation gardant sa règle particulière) et un directoire spirituel commun. Cette fédération a aussi permis des échanges réguliers et des entraides, telles les sœurs polonaises qui sont venues renforcer les missions de Casamance de la congrégation de Nancy.
- Une réorganisation en Occident
Fermetures et regroupement pour se centrer sur quelques missions
Face à la pénurie de recrutement et au vieillissement des sœurs, qui la touche comme l’ensemble des commnautés religieuses d’Europe occidentale, la congrégation de Nancy a été contrainte de fermer un certain nombre de ses maisons et d’opérer des regroupements mais a aussi choisi de se recentrer sur de nouvelles pauvretés et de nouveaux besoins. Elle a ainsi créé un accueil familial hospitalier (assurant un hébergement pour les familles de patients hospitalisés à Nancy), ainsi que TABGHA (une structure d’accueil pour ceux qui souffrent du Sida ou de troubles mentaux ou du comportement). De même consciente du problème du vieillissement de la population et du respect des personnes âgées, elle s’est davantage investie dans les soins à la personne et la gestion d’EPHAD, en prenant en compte la personne humaine dans sa globalité, corps, âme, esprit, et la nécessité de l’accompagnement de la fin de vie, ce qui rejoint des problématiques très actuelles.
Ouverture aux laïcs
Elle s’est davantage ouverte aux laïcs avec la création en 1987 d’une fraternité de laïcs « qui partage et accueille le patrimoine fondateur de st Charles, afin que toute personne qui y adhère, selon l’appel qui lui est adressé remplisse sa mission au service de l’Église » et s’y sont greffées une fraternité de jeunes et une fraternité de prières.
Lorsqu’elle a dû abandonner certains sites, des laïcs se sont s’efforcés de poursuivre son œuvre dans l’esprit de la fondation, c’est notamment le cas de l’Association Jean-Baptiste Thierry : la direction laïque qui a pris en 1976 la suite de sœurs s’est spécialisée dans accueil d’enfants, d’adolescents et d’adultes polyhandicapés atteints de troubles neuro-développementaux ou du spectre autistique et a créé récemment des unités dans l’agglomération nancéienne (Laxou et Villers) et à Commercy.
- De nouvelles fondations dynamiques
-en Europe de l’Est : un nouveau printemps
Les congrégations tchèque et polonaises après la chute du mur de Berlin (1989) ont connu un renouveau. En République tchèque les sœurs font revivre les maisons qui avaient été fermées, en commençant par l’hôpital de Prague qui leur a été rendu en 1993 et ont pris en charge des établissements de personnes âgées et dépendantes, de femmes prisonnières purgeant une peine légère et qu’elles accompagnent dans leur réinsertion, tout en se consacrant à l’activité pastorale dans le catéchisme, la pédagogie et les services d’Église, notamment à la Nonciature de Prague et au collège pontifical Népomucène de Rome fermé durant la période communiste mais qui a rouvert en 2000. En Pologne les vocations ont repris. La congrégation de Trebnitz a ouvert en 1990 une maison de soins près de Florence en Italie et en 1999 un noviciat à Irkoust (Sibérie). Celle de Mikolow a récupéré hôpital de sa ville éponyme et ses autres maisons en 1990 grâce au changement de régime et intervient dans les hôpitaux, maisons de retraite, orphelinats et également dans la catéchèse et les services d’Église. Les vocations reprennent en Roumanie et leurs sœurs sont bien implantées dans ce pays (jardins d’enfant, formation religieuse, écoles)
-au Mexique : la fondation de la congrégation Prague à Parral au Mexique en 1952 reste active puisqu’en 2000 on y dénombrait 34 sœurs ayant prononcé leurs vœux et 18 en formation.
-En Afrique
La congrégation de Trèves a fondé entre 1985 et 1993 trois maisons en Tanzanie à Mtinko, Malolo et Misuna chargées du soin des malades, des femmes enceintes et des enfants ainsi que d’un noviciat, et celle de Mikolow a établi également une troisième mission en Zambie à Makeni en 1997 en plus de celles de Chilanga, Mpanshya, rayonnant dans la brousse pour visiter les malades, assurer la catéchèse et tenir un dispensaire et un noviciat.
Au Sénégal de la branche de Nancy : Kolda et Vélingara qui manifestent une réelle vitalité ont dû agrandir leurs locaux et accroitre leurs domaines d’intervention. En 2001 s’est ouverte à Thies une nouvelle maison complétée en 2017 par une maison de formation et un noviciat. La congrégation a aussi créé en 2023 une maison à Dakar et une autre à Mbissel en 2024.
En guise de conclusion, il convient de souligner le succès impressionnant de la congrégation de Saint-Charles qui s’est développée en plusieurs branches se rattachant toutes à la « branche souche » de Nancy. Il s’agit ainsi d’un succès mondial qui n’est certes pas sans évoquer celui de la congrégation des sœurs de Notre-Dame, elle aussi d’origine lorraine, qui s’est aussi étendue au XIXe siècle sur plusieurs continents, mais avec une vocation différente. Si les religieuses de Saint-Charles n’ont pas gagné l’Asie, elles sont davantage présentes que les sœurs de Notre-Dame en Afrique et en Europe de l’Est et ont maintenu un plus fort ancrage nancéien.
Au cours de ses 374 années d’existence, la congrégation de Saint-Charles et les branches qui en sont issues n’ont pas été épargnées par les épreuves, les accidents et les aléas de l’histoire (guerres, épidémies, partages politiques et communisme en Europe de l’Est…), mais ont su faire preuve d’une extraordinaire force de résilience, avec un courage qui suscite l’admiration et que seule donne la foi. Les sœurs ont toujours su s’adapter à leur époque et à des milieux sociaux, linguistiques et culturels différents pour répondre aux diverses formes de pauvreté et à leurs évolutions. Aujourd’hui la congrégation de Nancy connait des difficultés comme beaucoup d’ordres religieux en Occident mais elle a réussi à développer des surgeons dynamiques en Afrique, au Mexique et en Europe de l’Est et reste très présente dans la société et la vie religieuse de Nancy.
Catherine GUYON
Université de Lorraine, CRULH Nancy-Metz, F
Académie de Stanislas,
Amis de Saint-Nicolas des Lorrains de Rome
Connaissance et Renaissance de la basilique de Saint-Nicolas-de-Port